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Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, 2013 30 janvier, 2013

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Kathryn Bigelow est à ce jour la seule femme à avoir obtenu l’Oscar du meilleur metteur en scène, pour son film Démineur, sorti en 2008. Et en tant que telle, elle a réussi à s’imposer à Hollywood non pas en faisant du cinéma comme un homme, pour les hommes, car Kathryn Bigelow n’est pas Ridley Scott en femme, mais en faisant du cinéma mieux que quiconque. Depuis Point Break et Strange Days, du chemin a été parcouru. Son nouveau long-métrage est certainement le meilleur.

Zero Dark Thirty raconte la traque d’Oussama Ben Laden, du 11 septembre 2001 jusqu’à sa mort le 2 mai 2011. Il nous immerge au cœur de la cellule antiterroriste qui l’a recherché pendant plus de dix ans. La clé de voûte de cette cellule, c’est Maya, analyste de la CIA, qui s’est obstinée à suivre pendant dix ans la piste qui la mènerait au chef d’Al-Qaida, et n’a jamais renoncé, quand toute sa hiérarchie tentait de la dissuader. On l’observe donc mener d’une main de fer son enquête sur Ahmed Al-Kuwaiti, une cible qui serait le principal allié de Ben Laden, son unique lien avec le monde extérieur, celui qui fait passer les messages. Elle continue de le pourchasser même lorsque plusieurs sources concordantes affirment qu’il est mort.  Maya traque des fantômes : après 2001, tous les poids lourd d’Al-Qaida ont disparu des écrans de contrôle. Pas un coup de téléphone, aucune connexion internet, le néant. Même après les attentats de Londres en 2005, et la tentative déjouée de Times Square en 2010, Maya ne se décourage pas. Elle sait pourtant pertinemment que le terrorisme international n’est plus incarné par une seule organisation ni un seul homme, et revêt une multitude de facettes. C’est un réseau nébuleux, incarné (ou plutôt désincarné) par des individus impossible à identifier, des ombres. Seule contre tous, elle passe des jours, des nuits, des mois, des années à écouter des bribes de conversation téléphoniques, à s’abîmer les yeux sur des photos floues, des films de caméras de vidéosurveillance, des parcours sur des cartes, des itinéraires satellites qui démultiplient les pistes à l’infini.

Zero Dark Thiry s’appuie sur la théorie selon laquelle le succès de la capture de Ben Laden revient essentiellement à une femme. On ignore si elle existe réellement, ou si son personnage recoupe les parcours de trois agents de la CIA qui existent bel et bien (Barbara Sude, Jennifer Matthews et Gina Bennett). On sait seulement qu’un militaire, dans son livre intitulé No Easy Day, fait précisément référence à une femme qu’il dénomme Jen. Pour interpréter le rôle de la cérébrale Maya, K. Bigelow a fait appel à Jessica Chastain, qui livre une belle performance. Évanescente, elle est néanmoins habitée par une détermination et une force immenses. Elle incarne le personnage de Maya avec un savant mélange de froideur et d’intensité, si bien qu’on ne peut imaginer aucune autre actrice le faire à sa place.

Kathryn Bigelow refuse d’attribuer la réussite des recherches sur Ben Laden au fait que les femmes auraient quelque chose en plus (ou en moins) que les hommes pour mener ce type d’investigations. Elle énonce simplement que cette femme là, Maya, est la meilleure. Notons de belles scènes qui se passent de dialogues, en particulier celle où Maya observe les deux hélicoptères décoller pour Abbottabad. Tout son travail, toute sa vie, repose sur ce groupe de soldats d’élites chargés de dénicher Ben Laden. Elle ne les connaît même pas. « Si ça n’avait tenu qu’à mois, j’aurais fait bombarder la résidence. Mais personne ne croit assez en cette piste pour le faire », précise-t-elle. Les scènes finales de l’opération sont haletantes et sans aucun héroïsme déplacé. Elles instaurent un véritable suspense alors que le spectateur en connait l’issue.

Peu importent les polémiques, Zero Dark Thirty est un film magistral, et Kathryn Bigelow est une grande cinéaste. Elle prouve qu’il serait temps de féminiser l’expression « metteur en scène ».

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Foxfire, de Laurent Cantet, 2013

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Après le succès d’Entre les Murs, Laurent Cantet pose le décor de son nouveau film dans l’Amérique rurale  des années 1950. L’action se déroule dans une petite ville où des lycéennes créent un groupe qui se transforme peu à peu en gang. Toutes en ont assez de la domination masculine, de ce professeur sexiste qui prend un malin plaisir à humilier les filles qui passent au tableau, de cet oncle pervers, de ces grands frères violents. Elles décident de leur faire payer les insultes, les humiliations et le harcèlement subis.

Foxfire dépeint la vie de ce groupe de jeunes femmes qui se situent à des années lumières du cliché des héroïnes habituelles, de la housewife des fifties, tirée à quatre épingle, docile et attentionnée. Certes, d’autres héroïnes de cinéma ont essayé de rompre avec ce cliché, mais en enrobant toujours leur rébellion d’un voile de glamour hollywoodien (Julianne Moore étant peut être la figure de proue de ce mouvement, avec entre autres The Hours ou Loin du Paradis).

Laurent Cantet, fait fondre le glaçage et montre l’Amérique profonde sous un autre jour. Les filles, animées d’un courage sans faille, la rage au ventre, s’engagent dans une course folle pour renverser ce monde.

Bien écrit, le film est malheureusement lesté par une heure de trop. Dès lors que les héroïnes se mettent en tête de vivre en vase clos, pour former une micro-société bercée d’utopie, il perd de son intérêt. On s’éloigne progressivement de l’essence de leur lutte, et la folie retombe en même temps que leur rêve s’écroule. 

Dommage, car malgré ces longueurs, on est grisé par le vent de liberté qui souffle dans ce petit groupe d’actrices (toutes brillantes, bien que non-professionnelles). Malgré des maladresses, Laurent Cantet raconte de façon authentique l’histoire de ces pionnières du féminisme qui, telles des alpinistes, se sont attaquées pour la première fois à l’ascension d’une montagne d’inégalités dans le froid et le brouillard, avec pour seule arme le lien qui les unissait. Contestataire, modeste, intelligent, et bien que relatant des faits qui se sont déroulés il y a soixante ans, Foxfire est finalement assez actuel. Et c’est peut être ça, le plus inquiétant.

 

 

Le Monde de Charlie, de Stephen Chbosky, 2013 4 janvier, 2013

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Voici le nouveau bijou du cinéma indépendant américain, adaptation du best-seller Pas raccord. Certes, il faut un certain degré de motivation pour aller voir un film dans lequel la moyenne d’âge des acteurs ne dépasse pas 18 ans. Mais Le Monde de Charlie ne ressemble en aucun cas aux teenage movies mièvres et vulgaires que les Américains commettent régulièrement. Il raconte une année de la vie de Charlie, de sa rentrée scolaire en classe de seconde au dernier jour de classe avant les vacances. L’idée de départ est somme toute assez classique : un ado impopulaire et mal dans sa peau, qui vient de perdre son meilleur ami, essaye de tirer son épingle du jeu dans l’environnement le plus cruel qui soit : le lycée. Il rencontre alors un binôme de choc, Patrick et sa sœur Sam, qui vont le prendre sous leurs ailes et lui faire découvrir leur monde à eux, bien loin des pom-pom girls et de l’équipe de foot du lycée.

Stephen Chbosky réussit à réaliser un joli film à partir d’un sujet un peu usé sans tomber dans les éternels clichés et lieux communs sur l’adolescence. Pour cela, il a réuni un casting brillant : Ezra Miller, le fascinant Kevin de We need to talk about Kevin, crève l’écran. Emma Watson choisit décidément ses films de façon très judicieuse. Elle campe le personnage de Sam, tourmentée et à fleur de peau, avec justesse et subtilité. Quant au jeune Logan Lerman, il interprète de façon sincère et touchante un Charlie paralysé par de profondes blessures. L’idée de rassembler de jeunes égéries du cinéma US indépendant et des acteurs de série doués mais pas encore assez bankable pour se voir offrir des premiers rôles au cinéma (Paul Rudd et Kate Walsh) explique en grande partie la réussite du film. Porté par son esthétique très 90’s et par le son mythique de David Bowie, Heroes, Le Monde de Charlie est un film bien ajusté, à la fois doux et un peu amer, plein de sensibilité et sans sentimentalisme. Même si l’on peut déplorer un petit manque de piment et quelques séquences qui s’essoufflent un peu, le charme opère. La mise en scène sobre et le ton mélancolique rendent quelques scènes savoureuses et touchantes. Enfin un film sur les ados qui n’est pas destiné aux ados. Ça commençait à manquer, depuis Juno.

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Main dans la main, de Valérie Donzelli, 2012

Classé dans : Recemment vus en salle — elsalauravietnam @ 15:39

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Pour son troisième film, c’est dans une aventure à trois que Valérie Donzelli embarque les spectateurs. Après La Reine des pommes, et le remarquable La Guerre est déclarée, Main dans la main est le nouveau-né du couple (cinématographique) Donzelli-Elkaïm. Pour s’échapper d’un duo qui risquait de devenir routinier, ils ont fait appel à Valérie Lemercier. 

Hélène est la directrice de l’Opéra Garnier. Un jour, Joachim, un artisan qui vit en province, vient prendre les mesures des miroirs. Aucun coup de foudre, mais comme s’ils étaient ensorcelés, Hélène et Joachim deviennent complètement inséparables. Ils ne s’entendent pas, mais aimantés, ils reproduisent chacun les mêmes gestes que l’autre, et se suivent partout. Ils vont alors essayer, si ce n’est de trouver l’origine de cette situation rocambolesque, de comprendre l’autre et de l’accepter avec ses travers.

Valérie Donzelli  narre un très joli conte. Réalisatrice, elle interprète également la sœur, ou plutôt l’âme sœur de Joachim, avec qui elle entretient une relation fusionnelle. Elle doit accepter la situation et se détacher de son double. Difficile de ne pas comprendre que Valérie D a beaucoup de difficultés à laisser son Jérémie aux mains de Valérie L, ou de toute autre femme, au point de se créer un rôle sympathique et drôle, mais pas indispensable au scénario. Cette pseudo rivalité est néanmoins attendrissante. Le film pose bon nombre de questions intéressantes, sur la véritable signification de l’expression « âme sœur », utilisée à tort et à travers. Le grand intérêt de Main dans la main, c’est qu’il n’est pas (ou peu) charnel. La relation platonique entre Hélène et Joachim exclut la sensualité qui pourrait embrumer le jugement et devenir un obstacle à la réflexion

Jérémie Elkaïm est comme à son habitude fascinant. Charmeur, drôle et ridicule, il parvient une fois encore à créer un savant alliage de douceur et de fermeté. Visage d’ange et timbre grave, gracieux et maniéré, il navigue entre post-adolescence insouciante glissant sur son skateboard et âge adulte. Plein d’autodérision, cabotin, c’est pour sûr un acteur unique.

Valérie Lemercier lui fait face. Drôle sans le côté clownesque, et d’une spontanéité rare,  elle est fragile sans minauder, et explore un registre inconnu en dévoilant une gamme de jeu passionnante.

Bref, Valérie Donzelli construit un univers très personnel, élaboré selon ses propres codes et ses angoisses existentielles (il suffit de l’avoir écoutée, en larmes dans l’émission de Pascale Clark sur France Inter en promo pour son film…). Bien qu’un peu narcissique, et parfois maladroit, Main dans la main est un film touchant qui fonctionne bien. Esthétique, romantique, pop et plein de folie, il est tout aussi étonnant que l’histoire du trio qui le compose. 

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Les Bêtes du sud sauvage, de Benh Zeitlin, 2012

Classé dans : Recemment vus en salle — elsalauravietnam @ 15:34

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Hushpuppy n’est qu’une petite fille. On lui donne à peine six ou sept ans. Elle vit avec son père dans une sorte de bidonville flottant posé sur les eaux vaseuses du bayou louisianais. Elle passe ses journées les pieds dans la boue à se construire un univers fantastique où sa mère disparue serait encore là. Elle aime pêcher le poisson-chat à la main avec son père, naviguer à bord d’une plateforme de pick-up reconvertie en radeau, attraper les animaux pour vérifier que leur cœur bat et philosopher sur l’avenir de la planète.

Et la fin du monde approche. Un ouragan gronde à l’horizon. Les icebergs se décrochent au Pôle Nord, menaçant d’engloutir sous les eaux les cabanes de tôle, et libérant de l’étau des glaces des bêtes préhistoriques féroces, les aurochs, qui foncent droit sur eux pour les avaler. De l’autre côté du bassin, derrière la digue de béton, le monde moderne avec ses usines et ses fumées toxiques, grignote centimètre par centimètre leur jungle, et les menace d’expulsion. Et surtout, son père est malade. Tous les jours, il essaye de préparer sa fille à la mort qui approche.

En cette période de 2012 où l’apocalypse est tendance et surmédiatisée, Les Bêtes du sud sauvage n’est pourtant pas un énième film qui traite de ce sujet glissant et rabâché. Avec en toile de fond les grandes préoccupations climatiques actuelles, il raconte l’histoire d’une communauté d’âmes en peine qui survivent en s’accrochant à leurs racines. Ils ont chevillée au corps la volonté de vivre dans un camp fait de bric, de broc et d’individus animés d’un immense sentiment de solidarité, plutôt que dans un village-global aseptisé et rempli d’ombres anonymes.

Porté par l’interprétation de la fabuleuse Quvenzhané Wallis (Husphpuppy) qui dégage une force de vivre  extraordinaire, c’est un film poétique, pictural et flamboyant. Le réalisateur nous embarque  dans un voyage éprouvant mais exaltant. Il use et abuse de la métaphore baudelairienne de La Charogne, en transformant la laideur en beauté, l’atroce en sublime, et la cruauté en amour. A force de gros plans travaillés sur la boue, la pourriture, les carcasses d’animaux et la vermine grouillante, l’image devient légèrement écœurante, mais jamais malsaine.

A la manière d’un conte pour enfant un peu trash,  Les Bêtes du sud sauvage construit un récit naïf et enchanteur, sans y greffer une morale didactique et vaine. Bienvenu en cette période de fêtes de fin d’année où débarquent sur nos écrans une multitude de films d’animation dégoulinants de bons sentiments.

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La Chasse, Thomas Vinterberg, 2012 23 novembre, 2012

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Quatorze ans après Festen, prix du Jury au festival de Cannes, le réalisateur danois Thomas Vinterberg revient avec son nouveau long-métrage, La Chasse. Si le premier se plaçait du côté des enfants victimes d’abus sexuels, le second adopte le point de vue d’un adulte accusé à tord par un enfant de l’avoir abusé. Festen et La Chasse sont donc pile et face d’une même pièce.

L’action se déroule dans une petite ville danoise. Lucas, un quarantenaire qui mène tant bien que mal une vie paisible malgré son divorce, travaille dans un jardin d’enfant. Un jour, la petite Klara (qui se trouve être la fille de son meilleur ami), sous le coup d’une colère enfantine, confie à la directrice de l’établissement que Lucas aurait abusé d’elle. La rumeur se propage, entraînant Lucas dans une descente aux enfers. Malgré les incohérences flagrantes révélées par l’enquête policière, la communauté fait de lui une proie, un bouc-émissaire et un paria.

L’univers de Thomas Vinterberg est assez particulier. Il mélange des ambiances chaleureuses et glaciales, des moments d’humour (peu) et des scènes d’une cruauté terrifiante (beaucoup). Une mise-en-scène tout en contrastes donc, dans laquelle le cadre « merry christmas » d’une charmante petite bourgade nordique enneigée renferme les pires penchants de l’être humain. Mads Mikelsen, auréolé pour ce rôle du prix d’interprétation masculine sur la Croisette, est fascinant. Alliant dignité, courage et subtilité, il est à des années lumières du personnage du Chiffre de Casino Royale qui l’a révélé au grand public. Qu’il interprète le gentil ou le méchant, il affiche toujours un charisme troublant. Thomas de Vinterberg traite d’un sujet éprouvant mais réussit à réaliser un  film qui ne l’est pas. Il analyse, sans porter de jugement, les conséquences dévastatrices d’une société où les individus se font justice eux-mêmes. Il étudie comment la pression sociale et l’intériorisation des émotions, peuvent être à l’origine d’explosions de haine (dans ce contexte, le cas Anders Behring Breivik à Oslo, la tuerie de Kauhajoki en Finlande). Dans le film, Klara (interprétée par la convaincante Annika Wedderkopp) est manipulée par les adultes qui veulent croire à son mensonge pour se défouler sur un innocent. Effrayant.

 

 

Le Capital, Costa-Gavras, 2012

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Costa-Gavras s’attaque dans son nouveau film au monde de la haute finance. Il raconte l’ascension fulgurante de Marc Tourneuil (Gad Elmaleh), propulsé au sommet d’une banque française sur le point d’être avalée par un groupe américain. Entre montages financiers complexes, OPA sauvages, plans sociaux ravageurs et guérillas internes sanguinaires, Tourneuil est très vite confronté au choix cinématographique classique qui oppose l’intégrité à l’argent.

Le film suit le schéma conventionnel de la mutation d’un individu dont l’âme est gangrenée par l’appât du gain. Gad Elmaleh interprète au premier degré un golden boy glacial et désabusé, un peu trop figé. Sa volonté d’effacer son personnage de one-man show le pousse à faire preuve d’un excès de rigidité.

Costa Gavras fait déballer aux acteurs tout un jargon financier difficilement intelligible pour les non-initiés, qui peut causer de réactions opposées : soit on se laisse bercer par ce flot continu de chiffres, de pourcentages et de calculs en renonçant à y déceler une quelconque poésie, soit on décroche.

Truffé de phrases à l’emporte-pièce qui sonnent creux (« l’argent est le maître, mieux tu le sers, mieux il te traite… »), le film est un coup d’épée dans l’eau. On y assiste, impuissants, à l’éternel triomphe du capitalisme roi, des marchés incontrôlables, des banquiers et des traders.

La meute de loups affamés est cependant bien interprétée par un casting cinq étoiles : Gabriel Byrne, trop rare au cinéma, joue génialement le requin sans scrupules made in Wall-Street. Il s’oppose au personnage du brillant Hippolyte Girardot qui joue très finement le dernier héraut d’un système où l’Etat aurait encore son mot à dire. Pour le reste, Bernard Le Coq, Daniel Mesguish et Philippe Duclos composent un organigramme à la fois lâche et féroce. Les femmes sont peu représentées, mais convaincantes (la fascinante Natacha Régnier et la vénéneuse Liya Kebede).

Finalement, Costa-Gavras crée un film rythmé, mais balisé et conventionnel. On finit par s’ennuyer un peu dans les couloirs feutrés des hôtels particuliers parisiens et on s’assoupit sur les sofas en cuir des yachts floridiens. Le Capital se prend un peu trop au sérieux, manque beaucoup d’ironie, et on repense à Chabrol avec une certaine nostalgie.

 

 

Skyfall, de Sam Mendes, 2012 6 novembre, 2012

Classé dans : Films coups de coeur,Recemment vus en salle — elsalauravietnam @ 16:30
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© Sony Pictures Releasing France

Le revoilà, enfin. Quatre ans après l’aride Quantum of Solace, six ans après le palpitant Casino Royale, et 50 ans après le premier, James Bond contre Dr No, le plus célèbre des agents secrets britanniques est de retour.

Changement de style, dans Skyfall, le nouvel ennemi c’est Internet. James Bond 2.0 a effectué ses mises à jour. Terminées les intrigues archaïques post-Guerre Froide contre les Russes ou la Corée du Nord, la franchise adapte son scénario au nouvel ordre mondial : celui dans lequel les puissances occidentales n’arrivent plus à identifier l’ennemi, et font face à une menace diffuse et endémique, où le facteur risque ne provient pas d’une arme nucléaire mais d’un virus informatique.

Et puis c’est la crise. La boutique est en liquidation. Fini le déballage de gadgets et de haute technologie. Le nouveau Q (un jeune génie de l’informatique, interprété par le très pince-sans-rire Ben Whishaw) n’est plus le Père Noël. Pour tout cadeau, 007 reçoit un revolver codé à ses empreintes digitales et une radio. Côté voiture, on est bien loin de Casino Royale ou Meurs un autre jour, sortes d’annexes du Mondial de l’auto, avec leurs défilés de Lamborghini et de Porsche. Dans Skyfall, on revient à l’essentiel : la sublime et mythique Aston Martin DB5 (qui fête elle aussi ses cinquante ans), reprend du service.

L’artillerie lourde, on s’en passe aussi. Coincé dans les Highlands écossaises, 007 se retrouve armé d’un seul fusil de chasse, et M (oui oui) fabrique des bombes avec un peu de dynamite, des clous et des ampoules cassées. On supprime le kitsch et l’exotisme lourdingues, qu’on remplace par le charme gris et pluvieux de Londres et de l’Ecosse.

Daniel Craig, subtil et brutal à la fois,, a le costume de 007 désormais soudé à la peau. Javier Bardem, le méchant, est redoutable. Décalé, névrosé, manipulateur comme le Chiffre et terrifiant comme Jaws, il parvient à s’imposer comme un personnage majeur de la franchise. L’humour, qui manquait un peu au personnage depuis que Daniel Craig en a revêtu le costume, est à nouveau au rendez-vous et conduit à cette conclusion : les anglais sont définitivement les rois du rire. Et peut-être aussi de la chanson. Le générique, gothique et crépusculaire, est bien servi par la magnifique interprétation d’Adèle.

Mais le plus grand intérêt consiste à recentrer l’intrigue sur la relation passionnante entre M et Bond. 007, c’est l’homme insaisissable, qu’aucune femme ne parvient à contrôle, exceptée M. Face à elle, James ressemble plus que jamais à un  garçon buté mais un peu contrit qui vient de faire des bêtises. La formidable Judi Dench crée à nouveau cet alliage savoureux d’indifférence, de froideur et de cruauté, mais dissimule au fond de son cœur un attachement fort pour son agent. Dans Skyfall, on la sent toujours plus déchirée entre son objectif de perfection et de loyauté dans l’accomplissement de sa mission, et la mise en danger permanente de celui qui l’exécute, 007.

Austère, artisanal, dense et visuellement bluffant, Skyfall allie modernisme et retour aux sources : le mélange est décapant. Un cran au dessus, c’est certainement l’un des meilleurs films de toute la franchise.

 

 

Paperboy, de Lee Daniels, 2012

Classé dans : Recemment vus en salle — elsalauravietnam @ 16:28
Paperboy, de Lee Daniels, 2012 dans Recemment vus en salle metropolitan-filmexport-225x300

© Metropolitan FilmExport

Lorsque Lee Daniels, entraîne une pléiade de stars dans les méandres du bayou floridien, cela rend un film délirant mais… un peu raté.

L’histoire se déroule à la fin des années 1960. Ward (Matthew McConaughey) et Yardley (David Oyelowo), deux journalistes, reviennent dans le pays de leur enfance, une petite ville de Floride, pour enquêter sur la condamnation à mort d’un certain Hillary Van Wetter (John Cusak), dont ils sont persuadés qu’il est victime d’une erreur judiciaire. Ils mènent leurs investigations aux côtés du petit frère de Ward, Jack (Zac Efron), un simple livreur de journaux (paperboy, en anglais). L’enquête les conduit à rencontrer un curieux personnage, Charlotte (Nicole Kidman). Fascinée par les prisonniers et folle amoureuse du condamné qu’elle connaît à peine, elle est prête à tout pour le faire libérer.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Lee Daniels ne fait pas dans la dentelle. Il réalise un polar brûlant qui s’égare dans un labyrinthe de genres et d’ambiances (comédie, film policier, horreur, romance, film politique sur la ségrégation…). Il plonge le spectateur dans la moiteur poisseuse des villes en perdition de la « Bible Belt », qui vivent au ralenti en attendant d’être avalées par la jungle du sud des Etats-Unis. Les personnages sont tous névrosés, dévorés par leurs obsessions, et dégoulinants de sueur. Ils constituent une sorte d’échantillon sociologique caricatural d’une communauté abandonnée (que John Cusak, terrifiant, synthétise très bien). Matthew McConaughey est borderline à souhait, Nicole Kidman vit une sorte de résurrection ultra-ironique en poupée quinquagénaire trash et désabusée, mais on la distingue à peine sous des litres de mascara et de rouge à lèvre. Quand à Zac Efron, amoureux transi, unique personnage rationnel, marginal au début et essentiel à la fin, il est le seul zeste de fraîcheur du film. Il forme avec Nicole Kidman un couple improbable, mais serait plus convaincant si Lee Daniels ne s’obstinait pas à le faire apparaître torse nu la plupart du temps. La mise en scène kitsch donne l’impression que le film a été filtré sur Instagram. Il s’appesantit sur l’ambiance glauque d’une bourgadede l’Amérique profonde au détriment du scénario pour finalement ne mettre en valeur ni l’un, ni l’autre. Sur ce thème, le générique de True Blood qui dure 30 secondes est plus réussit que ce long-métrage d’1h50. Obscène, absurde et un peu exaspérant, Paperboy s’emmêle les pinceaux. Dans le genre enquête flashback des années 1960, certains épisodes de Cold Case sont beaucoup plus réussis.

 

 

Amour, de Michael Haneke, 2012

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Amour, de Michael Haneke, 2012 dans Recemment vus en salle les-films-du-losange-223x300

© Les Films du Losange

Le nouveau Haneke, Palme d’or 2012 était très attendu. Alors que la plupart des films marquants du dernier Festival de Cannes sont déjà sortis, Amour se faisait encore désirer. Surtout pour les aficionados de premier rang du réalisateur autrichien.

Verdict?

Le film commence par une scène choc atroce et gratuite comme Haneke sait si bien les faire. Apparaissent ensuite les deux acteurs extraordinaires, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva, qui mettent tout le monde d’accord par leur performance. L’histoire peut se résumer à ceci : un couple âgé très amoureux, elle qui tombe malade, et lui qui reste à ses côtés pour la soutenir. Le film est bien sûr infiniment plus complexe, et dresse une liste presque exhaustive et chronologique de toutes les questions inhérentes à cette situation douloureuse.

Le coup de force, c’est que tout est mis à plat sans jamais être formulé verbalement (la maladie, la question épineuse de l’euthanasie, les réactions de l’entourage…). Le film est silencieux, le langage se délite, les mots se vident de leur sens et disparaissent. Seules subsistent quelques notes de Schubert et de Bach, qui témoignent de l’obsession d’Haneke pour le piano et l’univers des grands concertistes (Emmanuelle Riva, ancien professeur de piano, référence à La Pianiste). La force du film, c’est de ne jamais tirer les larmes du spectateur, en traitant pourtant un sujet difficile qui se prête au cinéma au larmoyant. L’interprétation pudique et réservée de Jean Louis Trintignant évacue toute forme de pitié, de compassion déplacée ou de misérabilisme. Mais à force d’aspirer les émotions dans la froideur de sa mise-en-scène, Haneke finit par faire un nettoyage par le vide. On a l’impression d’errer non pas dans un appartement abandonné, mais dans un lieu qui n’a jamais été habité. Seule Isabelle Huppert, bouleversante, injecte un peu de vie et de chaleur dans ce film spectral. Minimaliste, ultra épuré, presque désincarné, Amour, c’est du cinéma brut, auquel on enlève presque toute sa substance, pour ne laisser que l’essentiel : deux acteurs et une caméra.

 

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