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Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, 2013 30 janvier, 2013

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Kathryn Bigelow est à ce jour la seule femme à avoir obtenu l’Oscar du meilleur metteur en scène, pour son film Démineur, sorti en 2008. Le plus intéressant, c’est qu’elle ne s’est pas imposée à Hollywood parce qu’elle fait des films comme un homme, pour les hommes. Non, Kathryn Bigelow n’est pas Ridley Scott en femme. Kathryn Bigelow est Kathryn Bigelow. Elle fait du cinéma comme personne, et avec Zero Dark Thirty, elle montre même qu’elle est un cran au dessus de tout le monde, femmes et hommes confondus. J’apprécie ses films depuis Point Break et Strange Days, et du chemin a été parcouru. Son nouveau long-métrage est certainement le meilleur.

Zero Dark Thirty raconte la traque d’Oussama Ben Laden, du 11 septembre 2001 à sa mort le 2 mai 2011. Il nous immerge au cœur de la cellule antiterroriste qui l’a recherché pendant plus de dix ans. La clé de voûte de cette cellule, c’est Maya, une experte de la CIA qui s’est obstinée à suivre pendant cinq ans la piste qui la mènerait au chef d’Al-Qaida, et n’a jamais lâché jamais le morceau alors que toute sa hiérarchie tentait de la faire renoncer. Dans le film, on l’observe mener son enquête sur Ahmed Al-Kuwaiti. Il serait le principal allié de Ben Laden, son unique lien avec le monde extérieur, celui qui fait passer les messages. Elle continue de le pourchasser même lorsque tout le monde le croit mort.  Elle traque des fantômes, car tous les poids lourd d’Al-Qaida ont « disparu » des écrans de contrôle, de la civilisation. Pas un coup de téléphone, aucune connexion internet, rien. Le néant. Mais même après les attentats de Londres en 2005, et la tentative déjouée de Times Square en 2010, Maya ne se décourage pas. Elle sait, pourtant, que le terrorisme international n’est plus incarné par un seul mouvement ni par un seul homme, qu’il revêt une multitude de facettes. C’est un réseau nébuleux, incarné (ou plutôt désincarné) par des individus impossible à identifier, des ombres. Seule contre tous, elle passe des jours, des nuits, des mois, des années à écouter des bribes de conversation téléphoniques, à s’abîmer les yeux sur des photos floues, des films de caméras de vidéosurveillance, des parcours sur des cartes, des itinéraires satellites qui démultiplient les pistes à l’infini.

Ainsi, Zero Dark Thiry révèle au grand public que le succès de la capture de Ben Laden revient essentiellement à une femme. Bien sûr, on ignore si elle existe réellement, ou si son personnage est une sorte de mélange de trois agents de la CIA qui existent bel et bien (Barbara Sude, Jennifer Matthews et Gina Bennett). On sait seulement qu’un militaire, dans son livre intitulé No Easy Day, fait précisément référence à une femme qu’il dénomme Jen. Pour interpréter le rôle de la cérébrale Maya, K. Bigelow a fait appel à Jessica Chastain, qui livre une magnifique performance. Évanescente, diaphane, sa silhouette vacillante comme une flamme dans la tempête  contraste avec la détermination et la force qui l’habitent. Elle incarne le personnage de Maya avec un savant mélange de froideur et d’intensité. Si bien qu’on ne peut imaginer aucune autre actrice le faire à sa place.

Kathryn Bigelow adopte un point de vue très intéressant sur cette traque. La véritable équipe était en grande majorité féminine. Mais elle refuse d’attribuer la réussite des recherches sur Ben Laden au fait que les femmes auraient quelque chose en plus (ou en moins) que les hommes pour mener ce type d’investigations. Elle montre simplement que cette femme là, Maya, est la meilleure, point barre. La scène où elle observe, impuissante, les deux hélicoptères décoller pour Abbottabad, est extraordinaire. Tout son travail, sa vie, repose sur ce groupe de soldats qu’elle ne connaît même pas. Elle est l’origine, le cerveau et la fin de cette mission. Les scènes finales de l’opération sont haletantes et sans aucun héroïsme déplacé. Filmées en mode minium de fusillades/maximum d’effet,  elles instaurent un climat de forte tension alors que l’on en connait parfaitement l’issue.

Peu importe les polémiques, Zero Dark Thirty est un film magistral, et Kathryn Bigelow est une grande cinéaste. Elle prouve à son tour qu’il serait aujourd’hui grand temps de féminiser l’expression « metteur en scène ».

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Foxfire, de Laurent Cantet, 2013

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Après le succès de Entre les Murs, Laurent Cantet pose le décor de son nouveau film dans l’Amérique des années 1950. L’action se déroule dans une petite ville tranquille, où des lycéennes créent un groupe secret qui se transforme peu à peu en gang. Toutes en ont assez de la domination masculine, de ce professeur machiste qui prend un malin plaisir à humilier les filles qui passent au tableau, de cet oncle pervers, de ces grands frères violents. Elles décident de leur faire payer toutes les insultes, les humiliations et le harcèlement subis.

Foxfire dépeint la vie d’un groupe de jeunes femmes à des années lumières du cliché de la housewife des fifties, tirée à quatre épingle, docile et attentionnée. Certes, d’autres héroïnes de cinéma ont essayé de faire éclater cette image, mais en enrobant toujours la rébellion d’un voile de glamour hollywoodien (Julianne Moore étant peut être la figure de proue de ce mouvement, avec entre autres The Hours ou Loin du Paradis).

Chez Laurent Cantet, on fait fondre le glaçage, et on montre l’Amérique profonde sous un autre jour. Les filles, animées par un courage sans faille, ont la rage au ventre, la tête remplie de convictions et le cœur qui bat au rythme de leur course folle pour renverser ce monde. Les dialogues, bien écrits, sont d’une remarquable intelligence.

Le problème, c’est que le film est alourdi par une heure de trop.  Dès lors que les héroïnes se mettent en tête de vivre en vase clos, pour former une micro-société bercée d’utopie, il perd de son intérêt. On s’éloigne progressivement de l’essence de leur lutte, et la folie retombe en même temps que leur rêve s’écroule. Car on se doute bien que ça ne peut pas marcher. Pas la peine de s’attarder sur leur désillusion pendant 2h45.

Et c’est bien dommage, car malgré ces longueurs, on est grisé par le vent de liberté qui souffle dans ce petit groupe d’actrices (toutes brillantes, bien que non-professionnelles). Malgré des maladresses, Laurent Cantet raconte de façon authentique l’histoire de ces pionnières du féminisme qui, telles des alpinistes, se sont attaquées pour la première fois à l’ascension d’une montagne d’inégalités dans le froid et le brouillard, avec pour seule arme le lien qui les unissait. Contestataire, modeste, intelligent, et bien que relatant des faits qui se sont déroulés il y a soixante ans, Foxfire est finalement assez actuel. Et c’est peut être ça, le plus inquiétant.

 

 

Le Monde de Charlie, de Stephen Chbosky, 2013 4 janvier, 2013

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Le Monde de Charlie, de Stephen Chbosky, 2013 dans Recemment vus en salle 20261429.jpg-r_640_600-b_1_d6d6d6-f_jpg-q_x-xxyxx-225x300

Voici le nouveau bijou du ciné indé américain, adaptation du best-seller Pas raccord. Certes, il faut se motiver pour aller voir un film dans lequel la moyenne d’âge des acteurs ne dépasse pas 18 ans. Mais Le Monde de Charlie ne ressemble en aucun cas aux teenage films mièvres et vulgaires que les Américains nous servent habituellement. Il raconte une année de la vie de Charlie, de sa rentrée scolaire en classe de seconde au dernier jour de classe avant les vacances. L’idée de départ est assez classique : un ado impopulaire et mal dans sa peau, qui vient de perdre son meilleur ami, essaye de tirer son épingle du jeu dans l’environnement le plus cruel qu’il soit : le lycée. Il rencontre alors un binôme de choc, Patrick et sa sœur Sam, qui vont le prendre sous leurs ailes et lui faire découvrir leur monde à eux, bien loin des pom-pom girls et de l’équipe de foot du lycée.

Stephen Chbosky réussit à réaliser un très joli film à partir de ce sujet un peu usé sans tomber dans les éternels clichés et lieux communs sur l’adolescence. Et pour réussir son coup, il a réuni un casting brillant : Ezra Miller, le fascinant Kevin de We need to talk about Kevin, crève l’écran. Emma Watson choisit décidément ses films de façon très judicieuse. Elle campe le personnage de Sam, tourmentée et à fleur de peau, avec justesse et subtilité. Quant au jeune Logan Lerman, il interprète de façon sincère et touchante un Charlie paralysé par de profondes blessures. L’idée de mélanger de jeunes égéries du cinéma US indépendant et des acteurs de série doués mais pas encore assez bankable pour se voir offrir des premiers rôles au cinéma (Paul Rudd et Kate Walsh) explique en grande partie la réussite du film. Porté par son style très 90’s et par le son mythique de David Bowie, Heroes, Le Monde de Charlie est un film bien ajusté, à la fois doux et un peu amer, plein de sensibilité et sans sentimentalisme. Même si l’on peut déplorer un petit manque de piment et quelques passages qui s’essoufflent un peu, un vrai charme opère. La mise en scène sobre et le ton mélancolique donnent quelques scènes savoureuses et touchantes. Enfin un film sur les ados qui n’est pas destiné aux ados. Ça commençait à manquer, depuis Juno.

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Main dans la main, de Valérie Donzelli, 2012

Classé dans : Recemment vus en salle — elsalauravietnam @ 15:39

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Pour son troisième film, c’est dans une aventure à trois que Valérie Donzelli nous embarque. Après La Reine des pommes, et le remarquable La Guerre est déclarée, Main dans la main est le nouveau-né du couple (enfin, ex) Donzelli-Elkaïm. Mais pour sortir d’un duo qui risquait de devenir routinier, ils ont fait appel à Valérie Lemercier. Deux Valérie, un Jérémie, qui forment ce qu’ils appellent un trouple (et le néologisme est mignon).

Hélène est la directrice de l’Opéra Garnier. Un jour, Joachim, un artisan qui vit en province, vient prendre les mesures des miroirs. Leur rencontre n’est pas un coup de foudre, mais comme s’ils étaient ensorcelés, Hélène et Joachim deviennent complètement inséparables. Ils ne s’entendent pas, mais comme aimantés, ils reproduisent chacun les mêmes gestes que l’autre, et se suivent partout. Ils vont alors essayer, si ce n’est de répondre au pourquoi de cette situation rocambolesque, au moins de comprendre l’autre et de l’accepter avec ses travers et ses défauts.

Valérie Donzelli  nous narre ici un très joli conte. Réalisatrice, elle joue également la sœur, ou plutôt l’âme sœur de Joachim, avec qui elle entretient une relation totalement fusionnelle. Elle doit accepter la situation et se détacher de son double. On peut sentir que Valérie D a beaucoup de mal à laisser son Jérémie aux mains de Valérie L, ou de toute autre femme, au point de se créer un rôle sympathique et drôle, mais pas indispensable au scénario. Cette pseudo rivalité est attendrissante. Le film pose donc tout un tas de questions intéressantes, sur la véritable signification du terme âme sœur, utilisé à tort et à travers. Le grand intérêt de Main dans la main, c’est qu’il n’est pas (ou peu) charnel. La relation platonique entre Hélène et Joachim exclut la sensualité qui pourrait embrumer le jugement et devenir un obstacle à la réflexion

Jérémie Elkaïm est complètement fascinant. Séducteur, il est drôle et ridicule, surtout en collant de danseur, et parvient une fois encore à créer son savant alliage de douceur et de virilité. Avec son visage d’ange et sa voix grave, il a tantôt l’air d’un dandy gracieux et maniéré, tantôt d’un post-adolescent insouciant glissant sur son skateboard. Plein d’autodérision, charmeur, cabotin, c’est pour sûr un acteur unique.

Valérie Lemercier lui fait face. Drôle sans le côté clownesque, et d’une spontanéité rare,  elle est fragile sans minauder, et explore un registre inconnu en dévoilant une gamme de jeu passionnante.

Bref, Valérie Donzelli construit un univers très personnel, élaboré selon ses propres codes et ses angoisses existentielles (il suffit de l’avoir écoutée, en larmes dans l’émission de Pascale Clark sur France Inter après avoir entendu un medley de ses films). Bien qu’un peu narcissique, et parfois maladroit, Main dans la main est un film touchant, qui fonctionne bien. Esthétique, romantique, pop, hors des clous et plein de folie, il est tout aussi fascinant que l’histoire du trio qui le compose. On attend la suite.

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Les Bêtes du sud sauvage, de Benh Zeitlin, 2012

Classé dans : Recemment vus en salle — elsalauravietnam @ 15:34

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Hushpuppy n’est qu’une petite fille. On lui donne à peine six ou sept ans. Elle vit avec son père dans une sorte de bidonville flottant posé sur les eaux vaseuses du bayou louisianais. Elle passe ses journées les pieds dans la boue à se construire un univers fantastique où sa mère disparue serait encore là. Elle aime pêcher le poisson-chat à la main avec son père, naviguer à bord d’une plateforme de pick-up reconvertie en radeau, attraper les animaux pour vérifier que leur cœur bat encore et philosopher sur l’avenir du monde.

Car justement, la fin du monde approche. Un ouragan gronde à l’horizon. Les icebergs se décrochent au Pôle Nord, menaçant d’engloutir sous les eaux les cabanes de tôle, et libérant de l’étau des glaces des bêtes préhistoriques féroces, les aurochs, qui foncent droit sur eux pour les avaler tout crus. De l’autre côté du bassin, derrière la digue de béton, le monde moderne avec ses usines et ses fumées toxiques, grignote centimètre par centimètre leur jungle, et les menace d’expulsion. Et puis surtout, son père est malade, très malade. Tous les jours, il essaye de préparer sa fille à la mort qui approche.

En cette période où l’apocalypse est archi-tendance et surmédiatisée, Les Bêtes du sud sauvage n’est pas un énième film barbant qui traite de ce sujet glissant et rabâché. Avec en toile de fond les grandes préoccupations climatiques actuelles, il raconte l’histoire d’une communauté d’âmes en peine qui survivent en s’accrochant à leurs racines. Ils ont chevillée au corps la volonté de vivre dans un camp fait de bric, de broc et d’individus animés  d’un immense sentiment de solidarité, plutôt que dans un village-global aseptisé et rempli d’ombres anonymes.

Porté par l’interprétation de la fabuleuse Quvenzhané Wallis (Husphpuppy) qui dégage une force de vivre  extraordinaire, c’est un film poétique, pictural et flamboyant. Le réalisateur nous embarque  dans un voyage éprouvant mais exaltant. Il use et abuse de la métaphore baudelairienne de La Charogne, en transformant la laideur en beauté, l’atroce en sublime, et la cruauté en amour. A force de gros plans travaillés sur la boue, la pourriture, les carcasses d’animaux crevés et la vermine grouillante, ça en devient légèrement écœurant, mais jamais  malsain.

A la manière d’un conte pour enfant un peu trash,  Les Bêtes du sud sauvage construit un récit naïf et enchanteur, sans y greffer une morale didactique et vaine. Une vraie purge en cette période de fêtes de fin d’année où débarquent sur nos écrans une multitude de films d’animation dégoulinants de bons sentiments.

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La Chasse, Thomas Vinterberg, 2012 23 novembre, 2012

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Quatorze ans après Festen, prix du Jury au festival de Cannes, le réalisateur danois Thomas Vinterberg revient avec son nouveau long-métrage, La Chasse. Si le premier se plaçait du côté des enfants victimes d’abus sexuels, le second adopte le point de vue d’un adulte accusé à tord par un enfant. Festen et La Chasse sont donc pile et face d’une même pièce.

L’action se déroule dans une petite ville danoise. Lucas, un quarantenaire qui mène tant bien que mal une vie paisible malgré son divorce, travaille dans un jardin d’enfant. Un jour, la petite Klara (qui se trouve être la fille de son meilleur ami), sous le coup d’une colère enfantine, confie à la directrice de l’établissement que Lucas aurait abusé d’elle. Lorsque la rumeur se propage, il glisse sur une pente qui se transforme rapidement en descente aux enfers. Malgré les incohérences flagrantes révélées par l’enquête policière, la communauté fait de Lucas une proie, un bouc-émissaire, un pushing-ball et un paria.

L’univers de Thomas Vinterberg est assez particulier. Il mélange des ambiances chaleureuses et glaciales, des moments d’humour (peu) et des scènes d’une cruauté terrifiante (beaucoup). Une mise-en-scène tout en contrastes donc, dans laquelle le cadre très « merry christmas » d’une charmante petite bourgade nordique enneigée renferme les pires penchants de l’être humain. Mads Mikelsen, auréolé pour ce rôle du prix d’interprétation masculine sur la Croisette, est fascinant. Alliant dignité, courage et subtilité, il est à des années lumières du personnage du Chiffre de Casino Royale. Qu’il interprète le gentil ou le méchant, il affiche toujours un charisme troublant. Thomas de Vinterberg traite d’un sujet éprouvant mais réussit à réaliser un  film qui ne l’est pas. Il analyse, sans porter de jugement, les conséquences dévastatrices d’une société où les individus se font justice eux-mêmes. Il étudie comment la pression sociale et l’intériorisation des émotions, caractéristiques des pays du Nord, sont à l’origine d’explosions de haine (le cas Anders Behring Breivik à Oslo, la tuerie de Kauhajoki en Finlande). Dans le film, Klara (interprétée par la convaincante Annika Wedderkopp) est manipulée par les adultes qui veulent croire à son mensonge pour se défouler sur un innocent. Son jugement est embrumé par les souvenirs implantés dans son esprit à force de bourrage de crâne.  La Chasse explore donc cette possibilité qui rebute tout le monde : oui, les enfants peuvent mentir, et pose cette redoutable question : est-il possible de découvrir la vérité ?

 

 

Le Capital, Costa-Gavras, 2012

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Costa-Gavras s’attaque dans son nouveau film à la haute finance. Il raconte l’ascension fulgurante de Marc Tourneuil (Gad Elmaleh), propulsé au sommet d’une grosse banque française sur le point d’être avalée par un groupe américain. Entre montages financiers tordus, OPA sauvages, plans sociaux ravageurs et guérillas internes sanguinaires, Tourneuil est très vite confronté au choix classique qui oppose l’intégrité à l’argent.

Le film suit le schéma conventionnel de la mutation d’un individu dont l’âme est gangrenée par l’appât du gain. Gad Elmaleh interprète au premier degré un golden boy glacial et désabusé, peut-être un peu trop figé. Sa volonté d’effacer son personnage de one-man show le pousse à faire preuve d’un excès de rigidité.

Costa Gavras fait déballer aux acteurs tout un jargon d’économiste difficilement intelligible pour les non-initiés, qui peut causer de réactions opposées : soit on se laisse bercer par ce flot continu de chiffres, de pourcentages et de statistiques en renonçant à y déceler une quelconque poésie, soit on décroche.

Truffé de phrases à l’emporte-pièce et de lapalissades qui sonnent creux (« l’argent est le maître, mieux tu le sers, mieux il te traite… »), le film est un coup d’épée dans l’eau. On y assiste, impuissants, à l’éternel triomphe du capitalisme roi, des marchés incontrôlables, des banquiers et des traders.

La meute de loups affamés est cependant bien interprétée par un casting trois étoiles : Gabriel Byrne, trop rare au cinéma, joue génialement le requin sans scrupules made in Wall-Street. Il s’oppose au personnage d’Hippolyte Girardot (que j’aime beaucoup) qui joue très finement le dernier héraut d’un système où l’Etat aurait encore son mot à dire. Pour le reste, Bernard Le Coq, Daniel Mesguish et Philippe Duclos composent un organigramme à la fois lâche et féroce. Les femmes sont peu représentées, mais convaincantes (la délicate Natacha Régnier et la vénéneuse Liya Kebede).

Finalement, Costa-Gavras crée un film rythmé, mais surtout balisé et conventionnel. On finit par s’ennuyer un peu dans les couloirs feutrés des hôtels particuliers parisiens et on s’assoupit sur les sofas en cuir des yachts floridiens. En sortant de la séance, on se dit que « c’est surement pas comme ça qu’on va moraliser le capitalisme ». Le Capital se prend un peu au sérieux, manque beaucoup d’ironie, et on repense à Chabrol avec une certaine nostalgie.

 

 

Skyfall, de Sam Mendes, 2012 6 novembre, 2012

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© Sony Pictures Releasing France

Le revoilà, enfin. Quatre ans après l’aride Quantum of Solace, six ans après le palpitant Casino Royale, et 50 ans après le premier, James Bond contre Dr No, le plus célèbre des agents secrets britanniques est de retour.

Changement de style, dans Skyfall, le nouvel ennemi c’est Internet. James Bond 2.0 a effectué ses mises à jour. Terminées les intrigues archaïques post-Guerre Froide contre les Russes ou la Corée du Nord, la franchise adapte son scénario au nouvel ordre mondial : celui dans lequel les puissances occidentales n’arrivent plus à identifier l’ennemi, et font face à une menace diffuse et endémique, où le facteur risque ne provient pas d’une arme nucléaire mais d’un virus informatique.

Et puis c’est la crise. La boutique est en liquidation. Fini le déballage de gadgets et de haute technologie. Le nouveau Q (un jeune génie de l’informatique, interprété par le très pince-sans-rire Ben Whishaw) n’est plus le Père Noël. Pour tout cadeau, 007 reçoit un revolver codé à ses empreintes digitales et une radio. Côté voiture, on est bien loin de Casino Royale ou Meurs un autre jour, sortes d’annexes du Mondial de l’auto, avec leurs défilés de Lamborghini et de Porsche. Dans Skyfall, on revient à l’essentiel : la sublime et mythique Aston Martin DB5 (qui fête elle aussi ses cinquante ans), reprend du service.

L’artillerie lourde, on s’en passe aussi. Coincé dans les Highlands écossaises, 007 se retrouve armé d’un seul fusil de chasse, et M (oui oui) fabrique des bombes avec un peu de dynamite, des clous et des ampoules cassées. On supprime le kitsch et l’exotisme lourdingues, qu’on remplace par le charme gris et pluvieux de Londres et de l’Ecosse.

Daniel Craig, subtil et brutal à la fois, tel un tigre qu’on a envie de caresser mais pas d’énerver, a le costume de 007 désormais soudé à la peau. Javier Bardem, le méchant est redoutable. Décalé, névrosé, manipulateur comme le Chiffre et terrifiant comme Jaws, il parvient à s’imposer comme un personnage majeur de la franchise. Le rire, qui manquait un peu au personnage depuis que Daniel Craig en a revêtu le costume, est à nouveau au rendez-vous et conduit à cette conclusion : les anglais sont définitivement les rois de l’humour. Et peut-être aussi de la chanson. Le générique, gothique et crépusculaire, est bien servi par la magnifique interprétation d’Adele.

Mais le plus grand intérêt du film à mes yeux est de recentrer l’histoire sur la relation passionnante entre M et Bond. 007, c’est l’homme insaisissable, qu’aucune femme ne parvient à contrôler… exceptée M. Face à elle, James ressemble plus que jamais à un  garçon buté mais un peu contrit qui vient de faire des bêtises. La formidable Judi Dench crée à nouveau ce mélange savoureux  d’indifférence, de froideur et de cruauté, mais dissimule dans les tréfonds de son cœur un attachement fort pour son agent. Dans Skyfall, on la sent toujours plus déchirée entre sa névrose de perfection et de loyauté dans l’accomplissement de sa mission, et la mise en danger permanente de celui qui l’exécute, 007.

Austère, artisanal, dense et visuellement bluffant, Skyfall allie modernisme et retour aux sources : le mélange est décapant. Un cran au dessus, c’est certainement l’un des meilleurs films de toute la franchise.

 

 

Paperboy, de Lee Daniels, 2012

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Paperboy, de Lee Daniels, 2012 dans Recemment vus en salle metropolitan-filmexport-225x300

© Metropolitan FilmExport

Quand Lee Daniels, entraîne une pléiade de stars dans les méandres du bayou floridien, ça donne un film délirant mais… un peu raté.

L’histoire se déroule à la fin des années 1960. Ward (Matthew McConaughey) et Yardley (David Oyelowo), deux journalistes, reviennent dans le pays de leur enfance, une petite ville de Floride, pour enquêter sur la condamnation à mort d’un certain Hillary Van Wetter (John Cusak), dont ils sont persuadés qu’il est victime d’une erreur judiciaire. Ils mènent leurs investigations aux côtés du petit frère de Ward, Jack (Zac Efron), un simple livreur de journaux (paperboy, en anglais). L’enquête les conduit à rencontrer un curieux personnage, Charlotte (Nicole Kidman). Fascinée par les prisonniers et folle amoureuse du condamné qu’elle connaît à peine, elle est prête à tout pour le faire libérer.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Lee Daniels ne fait pas dans la dentelle. Il réalise ici un polar brûlant qui s’égare dans un labyrinthe de genres et d’ambiances (comédie, mauvais polar, horreur, amour, film politique sur la ségrégation…). Il plonge le spectateur dans la moiteur poisseuse des villes en perdition de la « Bible Belt », qui vivent au ralenti en attendant d’être avalées par la jungle du sud des Etats-Unis. Les personnages sont tous névrosés, dévorés par leurs obsessions et par les moustiques, et dégoulinants de sueur. Ils constituent une sorte d’échantillon sociologique caricatural qui répertorie les tares d’une population dégénérée (que John Cusak, terrifiant, synthétise très bien). Matthew McConaughey est borderline à souhait, Nicole Kidman vit une sorte de résurrection ultra-ironique en poupée quinquagénaire trash et désabusée, mais on la distingue à peine sous des litres de mascara et de rouge à lèvre. Quand à Zac Efron, amoureux transi, unique personnage censé, marginal au début et essentiel à la fin, il est le seul zeste de fraîcheur du film. Il forme avec Kidman un couple totalement improbable, mais serait plus convaincant si Lee Daniels ne s’obstinait pas à le déshabiller les trois quarts du temps. La mise en scène ultra kitsch donne l’impression que le film a été tourné avec une application Instagram. On s’appesantit sur l’ambiance glauque de l’Amérique profonde au détriment du scénario pour finalement ne mettre en valeur ni l’un, ni l’autre. Sur ce thème, le générique de True Blood qui dure 30 secondes est plus réussit que ce long-métrage d’1h48. Obscène, absurde, bouillant et un peu exaspérant, Paperboy s’emmêle les pinceaux et m’a laissée circonspecte. Dans le genre enquête flashback des années 1960, j’ai vu des épisodes de Cold Case plus réussis.

 

 

Amour, de Michael Haneke, 2012

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Amour, de Michael Haneke, 2012 dans Recemment vus en salle les-films-du-losange-223x300

© Les Films du Losange

Voilà LE nouveau Haneke, LA Palme d’or 2012. C’est sûr, on l’attendait. Alors que la plupart des films marquants du dernier Festival de Cannes sont déjà sortis, Amour se faisait désirer. Surtout pour moi, qui suis une aficionados de premier rang du réalisateur autrichien.

So What ?

Déjà, le film commence par le pire, une scène choc atroce et gratuite comme Haneke sait si bien les faire. Comme ça on s’en débarrasse, c’est fait, et on peut passer à autre chose. Apparaissent ensuite les deux acteurs extraordinaires, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva, qui mettent tout le monde d’accord par leur performance. L’histoire peut se résumer à ceci : un couple âgé très amoureux, elle qui tombe malade, et lui qui reste à ses côtés pour la soutenir. Le film est bien sûr infiniment plus complexe, et dresse une liste exhaustive et chronologique de toutes les questions inhérentes à cette situation douloureuse qui concerne potentiellement tout le monde.

 Le coup de force, c’est que tout est mis à plat, sans jamais être formulé verbalement (la maladie, la question épineuse de l’euthanasie, les réactions de l’entourage…). Le film est silencieux, le langage se délite, les mots se vident de leur sens et disparaissent. Seules subsistent quelques notes de Schubert et de Bach, qui témoignent de l’obsession d’Haneke pour le piano et l’univers des grands concertistes (Emmanuelle Riva, ancien professeur de piano, ça nous rappelle quelque chose). La force du film, c’est de ne jamais tirer les larmes du spectateur, en traitant un sujet ultra larmoyant. L’interprétation pudique et réservée de Jean Louis Trintignant efface toute trace de pitié, de compassion déplacée ou de misérabilisme. Mais justement, à force d’aspirer les émotions dans la froideur de sa mise-en-scène, Haneke finit par faire un nettoyage par le vide. On a l’impression d’errer non pas dans un appartement abandonné, mais dans un lieu qui n’a jamais été habité. Seule Isabelle Huppert, bouleversante, injecte un peu de vie et de chaleur (c’est pour dire !) dans ce film spectral et fantomatique. Minimaliste, ultra épuré, presque désincarné, Amour, c’est du cinéma brut, auquel on enlève presque toute sa substance, pour ne laisser que l’essentiel : deux acteurs et une caméra. Dommage, moi je préfère quand Haneke fait lui aussi partie de l’équation

 

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